Syndrome de l’imposteur chez le dirigeant : comprendre le doute après une prise de fonction
- Le « syndrome de l’imposteur » n’est pas un diagnostic psychiatrique. La recherche parle plus prudemment de phénomène ou de sentiments d’imposture.
- Après une prise de fonction, le doute peut venir d’un écart de compétence, d’une bascule de rôle ou d’un contexte organisationnel mal défini. Ces dimensions se combinent souvent.
- Avant de conclure à un manque de confiance, il faut vérifier les faits : attentes, autorité réelle, critères de réussite, apprentissages nécessaires et éventuelles tensions de gouvernance.
- La progression se mesure moins au fait de « se sentir légitime » qu’à la capacité de tenir les actes essentiels du rôle avec des repères suffisamment clairs.
Le syndrome de l’imposteur chez le dirigeant peut apparaître après une prise de fonction, même lorsque la nomination est cohérente avec l’expérience et les résultats obtenus. Ce doute ne signifie pas automatiquement un manque de compétence. Il peut signaler un apprentissage réel, une bascule de rôle, un mandat mal défini ou une interprétation trop sévère de ce qui se passe.
Vous venez d’être nommé à un poste plus exposé. Sur le papier, votre nomination est logique. Votre parcours tient. Les personnes qui vous ont choisi connaissent votre expérience.
Et pourtant, une question revient : « À quel moment vont-ils se rendre compte que je ne suis peut-être pas au niveau attendu ? »
Ce type de doute est souvent regroupé sous l’expression « syndrome de l’imposteur ». Le terme est devenu courant, mais il peut devenir trompeur s’il transforme trop vite une expérience professionnelle en problème personnel.
Une revue systématique de Bravata et ses collègues publiée en 2020 rapporte des estimations de prévalence très variables selon les études, les outils et les seuils utilisés. Elle rappelle aussi qu’il n’existe pas de diagnostic clinique standardisé propre au phénomène de l’imposteur. Une revue consacrée spécifiquement au phénomène dans le monde du travail souligne par ailleurs que le concept lui-même reste imparfaitement défini et qu’il peut être vécu comme une tendance relativement stable ou comme une expérience plus situationnelle. Autrement dit, le contexte compte. Il serait imprudent de traiter tout doute de légitimité comme un trait de personnalité.
Au lieu de demander « comment me débarrasser du syndrome de l’imposteur ? », demandez : « qu’est-ce que ce doute essaie de me faire vérifier dans ce nouveau rôle ? »
Pourquoi une prise de fonction peut réveiller le doute chez un professionnel expérimenté
Une promotion ne transfère pas automatiquement les repères qui vous rendaient sûr de vous dans votre poste précédent.
Vous pouviez être reconnu comme expert d’un domaine et devenir responsable d’un périmètre où plusieurs personnes maîtrisent mieux que vous certains sujets. Vous pouviez décider dans un cadre posé par votre hiérarchie et devoir désormais arbitrer entre des objectifs concurrents. Vous pouviez être un membre reconnu du groupe et devenir celui ou celle dont la décision engage les autres.
À cela s’ajoute parfois un public qui vous observe. Une équipe compare vos premiers mois au fonctionnement du prédécesseur. Des pairs testent votre manière de prendre position. Un comité attend des signaux de continuité sur certains sujets et de rupture sur d’autres. Le doute n’est alors pas seulement une conversation intérieure. Il apparaît au moment où de nouveaux critères de réussite, de nouvelles relations de pouvoir et une nouvelle visibilité se superposent.
Ce changement rejoint ce que nous abordons dans l’article sur les réflexes d’expert qui peuvent freiner une prise de fonction : ce qui vous a rendu performant hier reste utile, mais ne suffit plus toujours sous la même forme.
Trois sources de doute qui se combinent souvent
Il est utile de distinguer trois dimensions, sans les traiter comme des cases étanches :
- Un écart de compétence ou d’expérience réel. Le nouveau rôle exige des sujets, des comportements ou des arbitrages que vous n’avez pas encore suffisamment pratiqués. La réponse utile est alors l’apprentissage ciblé, le mentorat, l’exposition progressive ou le recours à une expertise complémentaire.
- Une bascule de rôle et d’identité professionnelle. Vos compétences sont largement là, mais votre représentation de ce qu’est « quelqu’un de légitime à ce niveau » reste indexée sur votre ancien rôle. Vous continuez par exemple à chercher votre valeur dans l’expertise alors que la fonction vous demande davantage d’arbitrer, de déléguer ou de donner un cadre.
- Un contexte mal défini ou politiquement instable. Mandat, critères de réussite, autorité réelle ou attentes des parties prenantes restent ambigus. Le flou peut être involontaire. Il peut aussi refléter une gouvernance fragile, des zones de pouvoir mal négociées, un prédécesseur encore très présent, des attentes incompatibles ou un mandat affiché publiquement mais limité dans les faits.
Ces dimensions s’alimentent fréquemment. Un mandat flou peut augmenter le doute, lequel pousse à surcontrôler, ce qui ralentit l’apprentissage du rôle et rend plus difficile l’identification d’un véritable besoin de compétence.
La recherche récente invite aussi à ne pas individualiser trop vite les sentiments d’imposture lorsque le contexte social pèse réellement sur l’expérience de légitimité. Des travaux consacrés aux groupes minorisés soulignent notamment l’importance des facteurs socioculturels et des environnements dans lesquels certaines personnes doivent davantage prouver leur appartenance ou leur crédibilité. Cette perspective ne permet pas d’expliquer chaque situation, mais elle rappelle une règle simple : tout doute professionnel ne naît pas uniquement « à l’intérieur » de la personne.
Quatre stratégies qui peuvent entretenir le doute
1. Chercher uniquement des preuves que vous avez déjà été compétent
Relire vos réussites peut remettre les choses en perspective. Mais les preuves de votre ancien rôle ne répondent pas nécessairement aux exigences du nouveau. La question utile est plus précise : qu’est-ce qui, dans mon expérience passée, est transférable ici, et qu’est-ce qui doit être appris maintenant ?
2. Confondre inconfort et erreur de casting
Ne pas se sentir immédiatement naturel dans une nouvelle fonction ne démontre pas que l’on n’y appartient pas. Une prise de rôle implique souvent une période d’ajustement. L’erreur serait toutefois de tirer la conclusion inverse avec la même facilité : tout inconfort n’est pas automatiquement une preuve que le poste vous convient. Le diagnostic doit rester ouvert.
3. Surcompenser pour ne jamais être pris en défaut
Surpréparer chaque réunion, reprendre les dossiers des autres, vérifier chaque détail ou retarder une délégation peut donner une impression de sérieux. Ces comportements servent parfois surtout à réduire votre propre incertitude. Ils créent alors une organisation plus dépendante de vous et retardent l’apprentissage du nouveau rôle.
4. Psychologiser un problème de rôle ou de gouvernance
Une personne peut douter parce qu’elle reçoit des demandes contradictoires de son directeur général, de son conseil et de son équipe. Elle peut aussi être officiellement responsable d’un sujet sans disposer des informations, des moyens ou de l’autorité nécessaires pour décider. Dans ces situations, la réponse n’est pas d’abord « travailler sur sa confiance ». Elle consiste à rendre visibles les contradictions et à clarifier qui décide quoi.
Avant de travailler votre légitimité en interne, regardez les faits en externe : ce qui est attendu, ce qui dépend réellement de vous, les décisions que vous pouvez prendre, les ressources accessibles et les zones où le mandat reste flou.
Syndrome de l’imposteur : compétence, rôle, contexte ou interprétation ?
| Ce que vous observez | Hypothèse à vérifier | Premier travail utile |
|---|---|---|
| Vous ne savez réellement pas traiter certains sujets nouveaux. | Écart de compétence ou d’expérience. | Apprentissage ciblé, mentorat, expertise interne, exposition progressive. |
| Vous savez quoi faire mais n’osez pas occuper l’autorité associée au rôle. | Bascule de posture et de légitimité. | Expérimenter une autre manière de décider, cadrer et communiquer. |
| Vous recevez des attentes incompatibles de plusieurs parties prenantes. | Ambiguïté ou conflit de rôle. | Clarifier mandat, priorités, critères et mécanisme d’arbitrage. |
| Vos décisions sont régulièrement contournées ou votre autorité affichée n’existe pas dans les faits. | Problème de gouvernance ou rapport de pouvoir. | Nommer les écarts entre mandat officiel et fonctionnement réel, puis renégocier les droits de décision. |
| Une erreur ou une critique devient immédiatement la preuve que vous n’êtes pas à votre place. | Interprétation disproportionnée d’un événement. | Séparer le fait, son interprétation et ce que les autres données permettent réellement de conclure. |
Une méta-analyse de Sawhney et ses collègues publiée en 2026 synthétise six décennies de recherche sur l’ambiguïté, le conflit et la surcharge de rôle. Elle conclut que l’ambiguïté de rôle est, globalement, le stresseur le plus dommageable parmi les trois étudiés sur de nombreux résultats individuels et organisationnels. Cette recherche ne démontre pas que l’ambiguïté de rôle cause spécifiquement le phénomène de l’imposteur. Elle rappelle toutefois pourquoi le contexte de rôle mérite d’être vérifié avant d’attribuer tout malaise à un manque de confiance.
Combien de temps le doute est-il « normal » ?
Il n’existe pas de seuil scientifique universel permettant de dire qu’un doute est normal pendant trois mois et problématique au quatrième. Un repère plus solide consiste à observer son évolution au contact des faits.
Si le doute diminue à mesure que vous apprenez le poste, obtenez des retours précis et clarifiez votre mandat, il ressemble davantage à un ajustement de transition. S’il reste intact malgré des réussites répétées, des critères de performance clairs et plusieurs expériences concrètes de maîtrise, il devient utile d’examiner plus attentivement la manière dont vous interprétez vos réussites, les exigences que vous vous imposez et les mécanismes qui entretiennent le doute.
Clarifier le mandat : trois questions qui valent mieux qu’un travail abstrait sur la confiance
« Clarifier le mandat » reste un conseil vague tant qu’il n’est pas transformé en conversation réelle. Avec votre supérieur, votre conseil, vos associés ou les parties prenantes qui définissent effectivement votre espace d’action, trois questions suffisent souvent à faire apparaître les zones de flou :
- Quels sont les trois résultats qui permettront de dire, dans six mois, que ma prise de fonction est sur la bonne trajectoire ?
- Quelles décisions m’appartiennent sans validation préalable, lesquelles nécessitent consultation, et lesquelles restent hors de mon périmètre ?
- Lorsque deux attentes entrent en conflit, quelle priorité prévaut et qui arbitre en dernier ressort ?
Pour un fondateur ou un dirigeant qui n’a pas de supérieur hiérarchique, la logique reste la même. Les repères peuvent venir des associés, du conseil, des investisseurs, des engagements clients, des contraintes réglementaires et surtout de critères de réussite explicitement choisis plutôt que d’une recherche permanente d’approbation.
Quatre pratiques pour construire une légitimité plus réaliste
1. Remplacez « suis-je à la hauteur ? » par une question vérifiable
Par exemple : « Quelles sont les trois décisions de ce rôle que je dois être capable de prendre correctement dans les 90 prochains jours ? » La question devient observable. Elle permet d’organiser l’apprentissage au lieu de viser une maîtrise totale et impossible.
2. Cartographiez vos zones d’autorité
Sur une feuille, créez quatre colonnes : ce que vous pouvez décider seul, ce qui nécessite consultation, ce qui nécessite validation, et ce qui ne relève pas de vous. Si vous ne savez pas remplir une colonne, vous avez identifié un sujet de cadrage, pas nécessairement un problème de confiance.
3. Construisez des preuves dans le nouveau rôle, avec des critères définis à l’avance
Choisissez une ou deux expériences à enjeu maîtrisable : une décision assumée, une délégation tenue jusqu’au bout, un recadrage clair, une réunion dans laquelle vous ne cherchez pas à être la personne la plus experte. Définissez avant l’action ce qui constituera un résultat satisfaisant. Cela évite de réécrire les critères après coup pour conclure que « ce n’était pas vraiment une réussite ».
La méta-analyse classique de Stajkovic et Luthans montre une association positive entre sentiment d’auto-efficacité et performance au travail, avec des effets qui varient notamment selon la complexité des tâches. Cela ne signifie pas qu’il suffit de « croire en soi ». Cela renforce plutôt l’intérêt de construire des expériences de maîtrise réelles et situées.
4. Séparez le fait de l’histoire que vous racontez sur le fait
Après une erreur, une critique ou une décision contestée, écrivez trois lignes :
- Fait observable : qu’est-ce qui s’est réellement passé, sans interprétation ?
- Interprétation : qu’est-ce que j’en conclus sur ma compétence ou ma légitimité ?
- Vérification : quelles autres données, quels retours ou quelle prochaine action permettraient de tester cette conclusion ?
Vous pouvez compléter ce travail par un feedback ciblé auprès de deux ou trois personnes qui voient réellement votre action : « Qu’est-ce que je dois continuer, ajuster ou arrêter pour être plus efficace dans ce rôle ? » Une réponse spécifique vaut davantage qu’une demande générale de réassurance.
Êtes-vous progressivement capable de demander une information sans vous sentir diminué, de décider sans tout maîtriser, de déléguer à quelqu’un de plus expert, de soutenir un désaccord et de réviser une décision lorsque les faits changent ?
Parfois, le problème n’est pas votre confiance mais le rôle lui-même
Un article sur le syndrome de l’imposteur peut facilement tomber dans une autre forme de simplification : supposer que le poste est forcément le bon et que le travail consiste seulement à vous y adapter.
Or la vérification honnête peut conduire à une autre conclusion. Le rôle est peut-être mal dessiné. Le niveau de responsabilité n’est pas cohérent avec les moyens disponibles. Les attentes de deux instances sont durablement incompatibles. Votre autorité est régulièrement neutralisée. Ou le poste vous demande de porter une orientation que vous ne souhaitez pas défendre.
Dans ce cas, progresser ne signifie pas apprendre à supporter davantage. Cela peut signifier renégocier le périmètre, obtenir une décision de gouvernance, modifier les moyens, ou décider que ce rôle n’est pas souhaitable dans sa forme actuelle. La bascule du cadre au dirigeant n’est pas un passage obligé à accepter à n’importe quel prix.
Quand le doute mérite un autre type d’aide
Les sentiments d’imposture peuvent coexister avec de l’anxiété, une humeur dépressive ou un épuisement. Si le doute s’accompagne d’une souffrance importante, de symptômes persistants ou d’une dégradation marquée du fonctionnement quotidien, un médecin ou un professionnel de santé mentale est plus indiqué qu’un coaching.
Le coaching peut travailler le rôle, les décisions, les comportements professionnels et les expérimentations dans le réel. Il ne remplace pas une prise en charge médicale ou psychothérapeutique.
La légitimité se construit dans le rôle, pas dans une certitude intérieure permanente
Une prise de fonction réussie ne consiste pas à supprimer toute incertitude sur soi. Elle consiste à utiliser le doute de manière plus précise : comme une invitation à vérifier une compétence, un mandat, une relation de pouvoir, un risque ou une interprétation, plutôt que comme une preuve immédiate que vous n’êtes pas à votre place.
La question n’est donc pas seulement « est-ce que je me sens légitime ? ». Elle devient : « est-ce que je dispose de suffisamment de repères pour apprendre, décider, demander de l’aide, corriger et tenir les actes essentiels de ce rôle ? »
Lorsque ces repères progressent, la confiance peut suivre. Lorsqu’ils ne progressent pas, le doute devient une information à investiguer plutôt qu’un défaut personnel à masquer.
Votre rôle a changé et vous cherchez encore vos nouveaux repères ?
Un échange permet de regarder ce qui relève de l’apprentissage, du mandat, de la posture ou d’un problème plus structurel, sans présumer à l’avance du bon accompagnement.
Réserver un échange de 30 minutesBravata, D. M. et al. (2020). Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: a Systematic Review. Journal of General Internal Medicine. Consulter la revue.
Gullifor, D. P. et al. (2024). The impostor phenomenon at work: A systematic evidence-based review, conceptual development, and agenda for future research. Journal of Organizational Behavior. Consulter la revue.
Sawhney, G. et al. (2026). A meta-analytic review of 60 years of role stressor research. Journal of Vocational Behavior, 167, 104234. Consulter la méta-analyse.
Stajkovic, A. D. & Luthans, F. (1998). Self-Efficacy and Work-Related Performance: A Meta-Analysis. Psychological Bulletin, 124(2), 240-261. DOI: 10.1037/0033-2909.124.2.240.
Cokley, K. O. et al. (2024). Impostor Phenomenon in Racially/Ethnically Minoritized Groups: Current Knowledge and Future Directions. Annual Review of Clinical Psychology, 20, 407-430. Consulter la revue.





